Réflexion

J'ai vu naître Internet. L'IA, ce n'est pas la même chose.

Publié le 28 avril 2026 · 7 min de lecture

Quand on me demande si l’IA, c’est « comme Internet » dans les années 90, je hoche la tête poliment. Oui, il y a la même fébrilité, les mêmes promesses, les mêmes peurs, les mêmes prophètes en costume. Et puis je secoue la tête. Parce que non, en réalité, ce n’est pas la même chose. C’est plus profond. Et il faut un peu de recul - celui que donnent vingt-cinq ans dans le métier - pour comprendre pourquoi.

Mêmes airs, mêmes erreurs

Commençons par les ressemblances. Elles sont réelles, et elles sont plutôt rassurantes.

L’euphorie ressemble. À la fin des années 90, on entendait que tout serait dématérialisé, que les agences de voyage allaient mourir en deux ans, que tout le commerce passerait en ligne (c’est en train), que le journalisme allait disparaître (transformé, mais bien vivant). Aujourd’hui, sur l’IA, on entend que la moitié des emplois vont être automatisés en cinq ans, que les écoles ne seront plus jamais les mêmes, que la créativité humaine est obsolète. Mêmes registres, mêmes hyperboles.

Les peurs ressemblent aussi. En 1998, on parlait de chômage de masse, de fracture numérique, de surveillance généralisée, de manipulation des foules par la désinformation. Toutes ces peurs étaient légitimes. Aucune ne s’est exactement réalisée comme prévu - mais aucune n’était infondée non plus. On vit aujourd’hui avec ces tensions plutôt qu’on les a résolues. L’IA va probablement suivre le même chemin.

Et les erreurs d’adoption ressemblent. Croire que la technologie change tout, sous-estimer la résistance organisationnelle, surinvestir dans la nouveauté en oubliant la conduite du changement, prendre le bruit médiatique pour la réalité du terrain. Les mêmes pièges, à vingt-cinq ans d’écart.

Si on en restait là, on pourrait conclure : « C’est encore une révolution numérique, on connaît la chanson. » Sauf que.

La différence de nature

Voilà où ça change.

Internet, à la base, est une infrastructure de circulation. Un système qui déplace des informations, des images, des marchandises, des messages d’un point A à un point B avec une efficacité jamais vue. Une autoroute mondiale. Ça a transformé énormément de choses - les commerces, les médias, les relations, le travail à distance. Mais Internet, en lui-même, ne pense pas. Il transporte ce que les humains pensent.

L’IA, elle, fait quelque chose de qualitativement différent : elle simule la pensée. Elle écrit, résume, traduit, code, dessine, raisonne (à sa manière imparfaite, mais reconnaissable). Pour la première fois dans l’histoire, on dispose d’un outil qui ne se contente pas de transporter notre intelligence : il en produit une approximation. On peut débattre du mot « intelligence » - et beaucoup le font, à raison. Mais pour celui qui utilise un modèle de langage au quotidien, l’expérience est claire : ce n’est plus un canal, c’est un interlocuteur.

Cette différence n’est pas un détail. Elle change ce qu’est l’outil :

  • Internet a démultiplié notre accès. À l’information, aux gens, aux marchés.
  • L’IA démultiplie notre production. De textes, d’analyses, d’images, de code, de raisonnements.

C’est la différence entre une bibliothèque géante et un assistant qui peut écrire à votre place. Ce sont deux choses utiles. Ce ne sont pas deux choses comparables.

Trois conséquences concrètes

Cette différence de nature produit trois écarts pratiques avec ce qu’on a vécu avec Internet.

L’IA touche aux métiers de l’esprit, pas seulement aux métiers d’intermédiation. Internet a redessiné les métiers d’intermédiaires : agences de voyage, libraires indépendants, agents immobiliers, vendeurs de presse. Ceux qui mettaient en relation l’offre et la demande. Mais les avocats, les médecins, les enseignants, les rédacteurs, les analystes, les consultants - tous ceux dont le métier est de réfléchir et de produire un livrable intellectuel - étaient relativement à l’abri. Leur travail nécessitait que quelqu’un fasse le travail. L’IA, elle, peut le faire. Imparfaitement, sous supervision, avec des limites - mais le « peut le faire » est nouveau. On entre dans la zone qu’on croyait protégée.

L’IA invite à la délégation, pas seulement à l’usage. Internet, on l’utilise. On y va, on cherche, on lit, on commande, on échange. La main reste sur le volant. L’IA, on lui délègue. On lui dit « écris ceci », « résume cela », « propose une décision sur tel point ». Et là, une question nouvelle se pose : qu’est-ce qu’on garde pour soi, qu’est-ce qu’on cède ? Internet ne nous a jamais demandé de réfléchir à ce qu’on lui confiait, parce qu’il ne réfléchissait pas à notre place. L’IA, oui.

L’IA bouleverse l’identité, pas seulement l’organisation. Internet a transformé les organisations - on travaille en distribué, on collabore en ligne, on vend mondialement. Mais notre identité professionnelle est restée à peu près stable. Un avocat est resté un avocat, un journaliste est resté un journaliste, un graphiste est resté un graphiste. L’IA, elle, pose des questions plus intimes : qu’est-ce qui fait que je suis encore ce professionnel, si une machine peut produire 80 % de ce que je produisais ? Quelle est ma valeur ajoutée, exactement ? Cette interrogation n’est pas anecdotique - elle traverse aujourd’hui des professions entières.

Le piège connu, le piège nouveau

Le piège connu, on le voit venir : surestimer la vitesse, sous-estimer le travail d’adoption. C’est le piège classique de toute révolution technologique. On l’a fait avec Internet, on le refera avec l’IA. Pas grave. Le terrain finit toujours par recadrer les enthousiasmes.

Le piège nouveau, lui, est moins balisé. Il s’appelle : déléguer ce qu’on ne devrait pas. Confier à l’IA non seulement l’exécution, mais la formulation, le jugement, la décision finale. Croire que parce que la machine est rapide et fluide, sa réponse vaut la nôtre. Internet ne nous a jamais tendu ce piège-là, parce qu’il ne s’est jamais présenté comme un substitut à la pensée. L’IA, oui - et avec une telle aisance qu’on ne se rend même plus compte qu’on a abdiqué.

C’est pour ça que, contrairement à Internet, l’IA exige qu’on apprenne quelque chose de nouveau sur soi-même, en plus de la technologie. Internet demandait de la curiosité ; l’IA demande de la lucidité.

Pourquoi je trouve ça plus excitant qu’à 22 ans

Quand j’ai vu naître Internet, j’avais une vingtaine d’années, et je trouvais ça vertigineux parce que tout devenait possible à l’extérieur. Le monde s’ouvrait, les distances tombaient, les frontières des métiers bougeaient. Aujourd’hui, ce qui me fascine avec l’IA, c’est que la révolution se passe à l’intérieur. Elle ne change pas seulement ce que je peux faire - elle change ce que ça veut dire « savoir », « écrire », « comprendre ». Elle me confronte à des questions que je ne m’étais jamais posées avec autant d’acuité : qu’est-ce que je veux, vraiment, quand je formule une demande ? Qu’est-ce que je sais, et qu’est-ce que je crois savoir ? Qu’est-ce qui me distingue, quand le talent moyen est devenu accessible en une requête ?

Ce sont des questions d’adulte, finalement. Pas des questions de jeune diplômée émerveillée par le modem qui chante.

C’est pour ça que je trouve cette révolution plus profonde que la précédente. Pas plus rapide. Pas plus spectaculaire. Plus profonde - parce qu’elle nous touche là où Internet ne nous avait jamais touchés : à la racine de ce qu’on appelle penser.

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